Le message « Indétectable = Intransmissible » (I = I ou U = U, en anglais) est devenu un outil essentiel de prévention du VIH, de la réduction de la stigmatisation et de l’amélioration de la qualité de vie des personnes vivant avec le VIH (PVVIH). Le message I = I repose sur des preuves scientifiques concluantes démontrant que les PVVIH sous traitement antirétroviral (TAR), et présentant une charge virale indétectable, ne transmettent pas le virus par voie sexuelle (Cohen & al., NEJM, 2016 ; Rodger & al., The Lancet, 2019 ; Rodger & al., JAMA, 2016). Aujourd’hui, I = I constitue un mot d’ordre international en faveur de l’accès au traitement du VIH, de l’éducation du public et de la réduction de la stigmatisation. Le message I = I a permis à de nombreuses PVVIH de reprendre le contrôle de leur santé, de favoriser l’ouverture aux relations intimes et de rendre la parentalité plus accessible. Malgré ces bénéfices, I = I continue de se heurter à des difficultés de compréhension, d’acceptation et de mise en œuvre complètes parmi les professionnel-le-s de santé, les PVVIH et la communauté au sens large.
Les PVVIH, les hommes ayant des rapports sexuels avec des hommes (HARSAH) et les personnes étroitement liées à la communauté LGBTQ+ présentent généralement un niveau de connaissance du message I = I plus élevé que les personnes qui ne sont pas connectées à ces communautés. Des études menées aux États-Unis et au Royaume-Uni ont également montré que la sensibilisation au message I = I demeure globalement faible chez les participant-e-s hétérosexuel-le-s. L’appartenance/l’origine culturelle influencent de même le niveau de connaissance du message I = I.
Toutefois, certain-e-s participant-e-s ne perçoivent pas systématiquement le message I = I comme éliminant totalement le risque; nombre d’entre eux/elles expriment ce que les auteur-e-s qualifient de « scepticisme à l’égard de l’intransmissibilité ». Ce scepticisme vis-à-vis du message I = I s’est également révélé plus fréquent chez les personnes séronégatives ou chez celles qui ignorent leur statut sérologique. Par ailleurs, un nombre important de professionnel·le·s de santé ne disposent pas des ressources ou de la formation nécessaires pour communiquer efficacement le message I = I.
La littérature existante sur le message I = I se concentre principalement sur les populations de minorités sexuelles ou sur d’autres populations clés, souvent dans des contextes locaux ou régionaux. Il en résulte une compréhension encore limitée des implications plus larges du message I = I au sein de populations plus diversifiées. La présente étude (Tran, A., & al., AIDS Care, 2026) visait ici à combler ces lacunes en s’appuyant sur un échantillon représentatif de PVVIH au Canada afin d’examiner les objectifs suivants :
- évaluer le niveau de connaissance et l’acceptation du message I = I;
- évaluer l’impact du message I = I sur la vie des PVVIH;
- examiner si les PVVIH estiment que la promotion du message I = I peut influencer les perceptions du public à l’égard du VIH et réduire la stigmatisation liée au VIH;
- étudier si les PVVIH engagent des discussions sur le message I = I avec leur principal-e professionnel-le de santé assurant leur suivi VIH;
- déterminer comment ces résultats varient selon des variables démographiques clés.
En analysant ces objectifs à partir d’un échantillon exhaustif, cette étude visait à contribuer à l’élaboration de stratégies de communication I = I plus inclusives et plus efficaces, afin de garantir que le message I = I trouve un écho au sein de communautés diversifiées et maximise son potentiel d’amélioration de la qualité de vie des PVVIH.
Méthodes
« People Living with HIV Stigma Index » est une étude de recherche mondiale élaborée par et pour les PVVIH, visant à évaluer l’impact de la stigmatisation et de la discrimination sur leur vie.
Les participant-e-s (n = 1083), provenant des dix provinces canadiennes, ont été recruté-e-s entre octobre 2018 et septembre 2024. L’échantillon comprenait des PVVIH s’identifiant à des populations prioritaires touchées par l’épidémie de VIH au Canada, notamment les hommes gais, bisexuels et autres hommes ayant des relations sexuelles avec des hommes (HARSAH), les personnes africaines, caribéennes et noires, les peuples autochtones (Premières Nations, Métis et Inuits), les personnes qui utilisent des substances et les utilisateur-trice-s de drogues par injection (UDI), les femmes, les jeunes et les personnes vivant en milieu rural. Parmi les participant-e-s ayant indiqué leur statut thérapeutique, la quasi-totalité (97 %) avait déclaré recevoir un traitement, et parmi celles et ceux ayant communiqué leur charge virale, la majorité (83 %) avait indiqué avoir une charge virale indétectable.
Résultats – Caractéristiques sociodémographiques
Les caractéristiques sociodémographiques des participant-e-s indiquaient que la majorité étaient âgé-e-s de plus de 35 ans (82 %), de genre masculin cisgenre (58 %) et majoritairement blanc-he-s (53 %). La quasi-totalité des participant-e-s avait achevé des études secondaires ou atteint un niveau d’instruction supérieur (90 %), et une majorité avait déclaré être sans emploi (63 %). En ce qui concerne l’orientation sexuelle, 50 % des participant-e-s s’identifiaient comme hétérosexuel-le-s, 33 % comme gais, et 10 % comme bisexuel-le-s.
Résultats – Réponses aux questions relatives au message I = I
- 72 % (des participants) avaient déjà entendu parler du message I =I;
- 67 % y adhéraient fortement et y accordaient une forte crédibilité;
- 72 % déclaraient une bonne connaissance des données scientifiques sous-jacentes à ce message;
- 60 % estimaient que le message I = I avait eu un impact positif sur leur vie;
- 39 % estimaient que le message I = I avait eu un impact neutre sur leur vie;
- 34 % considéraient qu’elle (promotion du message I = I et son potentiel de réduction de la stigmatisation liée au VIH) contribuerait à une réduction modérée de la stigmatisation;
- 46 % estimaient qu’elle (promotion du message I = I et son potentiel de réduction de la stigmatisation liée au VIH) entraînerait une réduction importante de celle-ci;
- 51 % pensaient qu’elle (promotion du message I = I) serait modérément efficace pour modifier l’opinion publique;
- 41 % pensaient qu’elle (promotion du message I = I) serait très efficace pour modifier l’opinion publique;
- 35 % estimaient que la sensibilisation au message I = I modifierait quelque peu l’opinion des personnes les plus stigmatisantes à l’égard du VIH;
- 29 % estimaient que la sensibilisation au message I = I modifierait fortement l’opinion de des personnes les plus stigmatisantes à l’égard du VIH;
- 51 % avaient discuté du message I = I avec leur principal-e professionnel-le de santé assurant leur suivi VIH.
Résultats – Réponses selon les caractéristiques des participants
Selon les analyses, parmi les résultats obtenus, il a été remarqué que :
- Les participant-e-s hétérosexuel-le-s (OR = 0,39) et bisexuel-le-s (OR = 0,32) étaient significativement moins susceptibles d’avoir entendu parler du message I = I que les participant-e-s s’identifiant comme gais. Les participant-e-s autochtones étaient aussi moins susceptibles d’avoir entendu parler du message I = I (OR = 0,59), bien que cette association ne soit pas statistiquement significative (p = 0,07).
- Les personnes ayant un niveau d’instruction plus faible étaient moins susceptibles d’adhérer au message I = I (OR = 0,42) et d’avoir connaissance des données scientifiques le sous-tendant (OR = 0,51).
- Les femmes cisgenres (OR = 0,52) et les personnes sans emploi (OR = 0,67) étaient moins susceptibles d’estimer que le message I = I avait un impact positif sur leur vie. À l’inverse, les participant-e-s issues des communautés noires (OR = 1,70) et ceux appartenant à d’autres groupes culturels (OR = 1,69) étaient plus susceptibles de considérer que le message I = I avait un impact positif sur leur vie.
- Les participant-e-s issu-e-s des communautés noires (OR = 1,54) et autochtones (OR = 3,52) étaient plus susceptibles de croire que le message I = I pouvait modifier l’opinion du public à l’égard des PVVIH. Les participant-e-s autochtones étaient également plus susceptibles d’estimer que la promotion du message I = I pouvait réduire la stigmatisation liée au VIH (OR = 3,83) et modifier l’opinion des personnes les plus stigmatisantes à l’égard des PVVIH (OR = 2,94).
- Enfin, les participant-e-s âgé-e-s de plus de 35 ans étaient moins susceptibles d’aborder le message I = I avec leur principal-e professionnel-le de santé assurant leur suivi VIH, comparativement aux participant-e-s âgé-e-s de 18 à 24 ans (intervalle des OR = 0,21–0,24), tandis que les participant-e-s issu-e-s des communautés noires étaient plus susceptibles de discuter du message I = I avec leur professionnel-le de santé que les participant-e-s issu-e-s des communautés blanches (OR = 2,21).
Conclusion
Les résultats montrent que, bien que la majorité des participant-e-s connaissent le message I = I et y adhèrent, environ une personne sur quatre n’en avait pas connaissance, avec des lacunes particulièrement marquées chez les personnes hétérosexuelles ou bisexuelles. Étant donné que près de 40 % des nouveaux diagnostics d’infection par le VIH au Canada en 2023 étaient attribuables à des contacts hétérosexuels (Agence de la santé publique du Canada, 2023), ces résultats soulignent la nécessité d’élargir la diffusion des messages I = I afin d’atteindre ces populations. Par ailleurs, les participant-e-s présentaient des niveaux variables de conviction quant à la capacité du message I = I à susciter des changements, avec des différences selon le genre, l’orientation sexuelle, l’origine culturelle, le niveau d’instruction et la situation d’emploi. La stigmatisation liée au VIH demeure un enjeu omniprésent, de nombreux-ses participant-e-s n’étant pas pleinement convaincu-e-s que le message I = I permette de réduire efficacement les perceptions négatives associées au VIH. Il est particulièrement frappant de constater que, même au sein d’un échantillon composé exclusivement de PVVIH, des lacunes importantes persistent en matière de connaissance, d’acceptation et d’impact perçu du message I = I.
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XLG
Crédit : image issue du site de la COCQ-SIDA.
