En Amérique du Nord, de nombreux cas de nouveaux diagnostics du VIH sont concentrés ou regroupés au sein de populations très spécifiques comme chez les personnes utilisatrices de drogues par injection (PUDI), lesquelles sont aussi souvent confrontées à des problématiques d’itinérance et des troubles de santé mentale. D’ailleurs, les personnes vivant avec le VIH (PVVIH) qui s’injectent des drogues constituent une population particulièrement stigmatisée et vulnérable. Elles sont également plus susceptibles d’avoir un engagement moindre dans le continuum de soins et de connaître des résultats en matière de santé plus médiocres – taux de suppression virale réduit et mortalité accrue. De même que les situations d’itinérance ou d’absence de logement sont associées à une progression moins grande au travers de la cascade de soins du VIH. Cependant, il a été démontré qu’en agissant sur deux problématiques en même temps, comme par exemple en réalisant des tests de dépistages et en traitant les troubles liés à la consommation de substances, on arrivait à améliorer les résultats en ce qui concerne les soins du VIH, apportant ainsi une preuve supplémentaire de l’intérêt de se référer au concept de syndémie (interaction de plusieurs maladies ou conditions défavorables en plus du VIH qui interagissent entre elles et au même moment et qui viennent aggraver les résultats en matière de santé), pour éliminer le VIH au sein d’une population spécifique. Ainsi, la littérature sur les syndémies suggère que comprendre l’interaction entre les variables biologiques telles que la santé mentale et le VIH, les variables sociales telles que l’absence de logement et l’insécurité alimentaire, et les variables biologiques et sociales telles que la dépendance, peut conduire à de meilleurs résultats en matière de santé.
Le Manitoba a enregistré le plus grand nombre de nouveaux diagnostics du VIH de son histoire en 2021 (voir autre article à ce sujet) et représente la seule province canadienne à ne pas avoir atteint aucun des anciens objectifs 90-90-90 de l’ONUSIDA – tel que défini initialement dans la Déclaration politique pour mettre fin à l’épidémie du SIDA et qui a été adoptée en 2016 par l’Assemblée générale des Nations Unies. L’objectif de cette étude (Sharp, A., & al., The Lancet Regional Health – Americas, 2024) était de décrire ici les différences au niveau des conditions sociales et de santé (conditions syndémiques) en fonction des sexes au sein d’une cohorte de nouveaux cas de VIH au Manitoba, ainsi que les résultats reliés à l’initiation au traitement du VIH ainsi qu’à l’atteinte de la charge virale indétectable (CVI < 20 copies par mL).
Il s’agissait d’une étude de cohorte rétrospective incluant toutes les personnes âgées de 18 ans et plus nouvellement diagnostiquées avec le VIH au Manitoba, entre le 1er janvier 2018 et le 31 décembre 2021 (et dont le résultat du test VIH était précédemment inconnu ou négatif). Les données ont été collectées :
- avant le diagnostic du VIH, pour la chlamydia, la gonorrhée, la syphilis et/ou les anticorps contre l’hépatite C (anti-VHC);
- au moment du diagnostic du VIH, pour l’âge, le sexe, le genre, l’ascendance et l’orientation sexuelle;
- pendant le suivi, pour le compte de CD4, la charge virale du VIH (CV-VIH), le régime utilisé dans le cadre du traitement contre le VIH, les hospitalisations et le nombre de visites pour les soins du VIH.
Les principales expositions évaluées étaient : l’usage de méthamphétamine, la consommation de drogues injectables, l’itinérance et les troubles de santé mentale.
Selon les résultats, il y a eu 404 nouveaux diagnostics du VIH au Manitoba entre 2018 et 2021. Parmi eux : 44,8 % étaient des femmes et 55,2 % étaient des hommes. De plus, 76 % se sont identifiés comme autochtones, 13,4 % comme blancs/européens, 4,7 % comme africains/noirs, 86,6 % comme cisgenres, 60,9 % comme hétérosexuels, 13,4 % comme gays, bisexuels et hommes ayant des rapports sexuels avec des hommes (gbHARSAH), et 1,7 % comme lesbiennes. Selon ce qui a été rapporté, le VIH a été contracté à travers des relations hétérosexuelles (63,6 %), l’injection de drogues (56,2 %) et des activités sexuelles entre personnes issues de la communauté gbHARSAH (11,1 %).
La consommation de drogues a été signalée chez 80 % (323/404) des individus. De plus, 71,8 % (130/181) des femmes et 43,5 % (97/223) des hommes ont rapporté avoir pratiqué l’injection (ce qui représente 227/404 ou 56,2 % de l’ensemble des individus). La méthamphétamine était la drogue la plus fréquemment injectée (93,4 % ou 212/227) mais aussi la drogue la plus fréquemment utilisée de manière générale (62,4 % ou 252/404), suivie en deuxième lieu par les opioïdes (19,3 %).
Les femmes très vulnérables
Les résultats démontrent aussi que les femmes présentent une vulnérabilité considérable (en comparaison avec les hommes). En effet, 81,8 % (148/181) des femmes et 61,9 % (138/223) des hommes nouvellement diagnostiqués avec le VIH ont révélé au moins une ou plusieurs intersections entre les différentes variables d’étude (conditions sociales et de santé) que sont : l’itinérance (43,1 % vs. 28,7 %), l’utilisation de drogues injectables (71,8 % vs. 43,5 %) et les problèmes (ou troubles) de santé mentale (46,4 % vs. 35,4 %). De plus, un quart des femmes (23,8 %) expérimentaient à la fois les trois conditions en même moment, en comparaison de 12,1 % des hommes.
Des ITSS (chlamydia, gonorrhée, syphilis ou hépatite C) ont été diagnostiquées chez 64,1 % des femmes et 44,4 % des hommes avant le diagnostic du VIH. Dans l’ensemble de la cohorte d’étude, 81,2 % (328/404) ont initié un traitement antirétroviral, mais seulement 64,9 % de toutes les personnes avaient une CVI (61,1 % des femmes et 67,9 % des hommes) :
- 56,5 % parmi les personnes sans logement,
- 59 % parmi les jeunes (≤29 ans)
- et 60,1 % parmi les PUDI.
En conclusion, selon les auteurs, cette étude vient mettre en relief la confluence de plusieurs facteurs sociaux et biologiques associés aux personnes nouvellement diagnostiquées au Manitoba, générant ainsi une population particulièrement vulnérable. En effet, les personnes nouvellement diagnostiquées avec le VIH au Manitoba présentent de manière disproportionnée des problèmes d’itinérance, de santé mentale (troubles) et de consommation de drogues injectables (principalement la méthamphétamine). Ce schéma est encore plus prononcé chez les femmes. Ces résultats soulignent la nécessité d’approches syndémiques et spécifiques au genre, abordant simultanément les conditions sociales et de santé, pour traiter le VIH.
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