Un nombre croissant d’études s’intéressent aux profils des hommes ayant des relations sexuelles avec des hommes (HARSAH) dans un contexte de chemsex* – pratique ou phénomène décrivant l’usage de substances psychoactives illicites durant des rapports sexuels. En revanche, moins d’attention est portée aux HARSAH qui consomment des drogues/substances, mais ce, sans pour autant pratiquer le chemsex. On ignore dans quelle mesure ces derniers (HARSAH utilisateurs de substances, sans pratique du chemsex) diffèrent des premiers (HARSAH pratiquant le chemsex), et s’ils nécessitent des services de réduction des méfaits similaires ou différents.
La présente étude visait de fait à comparer ces deux populations en termes de pratiques sexuelles à risque, d’état de santé et d’utilisation de la prophylaxie pré-exposition au VIH (PrEP). La PrEP joue en effet un rôle de facilitateur dans la mise à disposition d’un ensemble d’outils complémentaires de réduction des risques (p. ex. dépistage et prise en charge du VIH, du VHC et des ITS, etc.) pour les HARSAH pratiquant le chemsex.
• Définition (Institut national de santé publique du Québec, INSPQ) : le chemsex ou party and play (PnP) désigne l’utilisation de certaines drogues synthétiques par des hommes gais, bisexuels ou queer+ (cis et trans) avant ou pendant les relations sexuelles, dans l’intention spécifique de faciliter, de faire durer ou de rehausser l’intensité des rencontres sexuelles.
Description de l’étude et méthodes
Dans cette étude (Sagaon-Teyssier, L., & al., Substance Abuse Treatment, Prevention, and Policy, 2025), les chercheurs ont utilisé les données longitudinales (données recueillies auprès des mêmes participants, de façon répétée dans le temps) issues de l’étude de cohorte française ANRS-PREVENIR, laquelle comprend 3076 participants HARSAH utilisant la PrEP. Les analyses ont porté sur trois sous-groupes distincts :
(1) les HARSAH qui pratiquent le chemsex (CX),
(2) les HARSAH utilisateurs des drogues (UD), mais sans pratiquer le chemsex,
(3) les HARSAH non-utilisateurs de drogues (non-UD).
Seules les personnes disposant de données pour au moins une visite de suivi entre M0 et M36 ont été incluses, représentant un total de 19 375 visites. Pour l’analyse, les auteurs ont construit une variable de résultats divisée en trois catégories, selon le temps, indiquant pour chacun des participants s’ils : (1) pratiquaient le chemsex (catégorie CX), (2) utilisaient des drogues sans pratiquer le chemsex (catégorie UD), ou (3) s’ils n’utilisaient aucune drogue (catégorie non-UD). Cette mesure a été « répétée » à différents moments dans le temps, à savoir à chaque visite de suivi, et ce, à partir des deux questions suivantes :
- Consommation de drogues – « Au cours des trois derniers mois, avez-vous consommé, sans prescription médicale, l’une des substances suivantes : héroïne, cocaïne, ecstasy, GHB, LSD, kétamine, morphine, amphétamines, ou autre drogue ? ». Les participants répondaient par « oui » ou par « non » pour chaque substance listée.
- Chemsex – « Lors de votre dernier rapport sexuel, étiez-vous sous l’effet de l’un des produits suivants ? ». Les participants répondaient par « oui » ou par « non » pour chaque substance proposée (ecstasy, cocaïne, crack/free base, GHB/GBL, amphétamines, kétamine, cathinones, autre drogue).
Les participants ayant répondu « oui » aux deux questions, ou « non » à la première, et « oui » à la seconde pour au moins une des substances listées, ont été classés dans la catégorie CX. Ceux ayant répondu « oui » à la première question mais « non » à toutes les substances listées dans la seconde ont été classés dans la catégorie UD. Enfin, les participants ayant répondu « non » aux deux questions pour l’ensemble des substances listées ont été classés dans la catégorie non-UD.
Un modèle de régression logistique multinomiale a été utilisé pour estimer les « odds ratios » (OR) ou le risque relatif rapproché (RR), en prenant comme référence la catégorie UD.
Pour information, ANRS-PREVENIR est une étude de cohorte observationnelle en cours, conduite dans 26 sites de la région Île-de-France (France). Démarrée en 2017, elle vise à réduire le nombre de nouvelles infections par le VIH en mettant à disposition des participants un ensemble d’outils de réduction des risques et des méfaits : (i) la possibilité de choisir entre une PrEP à la demande ou quotidienne, (ii) un traitement antirétroviral précoce en cas de séropositivité à l’inclusion ou au cours du suivi, (iii) un accompagnement communautaire ou une éducation thérapeutique, et (iv) des dépistages trimestriels du VIH et des infections transmissibles sexuellement (ITS) – voir sur ClinicalTrials.gov, l’étude NCT03113123. Le recrutement, qui s’est achevé en 2019, reposait sur les critères d’inclusion suivants : être séronégatif pour le VIH, être âgé de plus de 18 ans, et présenter un risque élevé d’infection par le VIH (défini par au moins deux partenaires avec rapports anaux sans préservatif dans les six mois précédant l’inclusion dans la cohorte).
Résultats
Parmi les 2493 participants de la cohorte, à l’inclusion, 62,8 %, 22,5 % et 14,6 % ont été classés respectivement dans les catégories non-UD, UD et CX. Les résultats de l’analyse multivariée montrent les facteurs associés au fait d’appartenir à la catégorie non-UD ou CX, comparativement à la catégorie UD, en tenant compte des mesures répétées dans le temps.
Comparativement aux UD, les non-UD étaient plus susceptibles :
- d’être plus âgés (par année, OR = 1,03) ;
- de déclarer des pratiques de fisting/BDSM (OR = 1,64).
Mais ils étaient moins susceptibles :
- d’avoir déjà utilisé la PrEP à l’inclusion (0,74) ;
- de posséder un diplôme de Master ou de Doctorat (0,79) ;
- d’avoir un score AUDIT-C élevé – risque lié à la consommation d’alcool (0,90) ;
- de consommer du cannabis (occasionnel : 0,62 – régulier : 0,40) et du poppers (occasionnel : 0,70 – régulier : 0,61) ;
- de rapporter avoir eu 5 à 9 partenaires (0,73), 10 à 19 partenaires (0,64), et 20 partenaires ou plus (0,61) – au cours des trois mois précédents ;
- de se déclarer « assez satisfaits » de leur vie sexuelle actuelle (0,87) et de répondre « oui, plutôt à risque » lorsqu’ils évaluaient le niveau de risque de leur vie sexuelle (0,89).
Comparés aux UD, les CX étaient plus susceptibles :
- d’être plus âgés (par année, 1,02) ;
- d’avoir un score de dépression plus élevé (par point, 1,01) ;
- de rapporter des pratiques de fisting/BDSM (4,73) ;
- de consommer occasionnellement du poppers (1,19) ;
- et de répondre « oui, définitivement à risque » lorsqu’ils évaluaient le niveau de risque de leur vie sexuelle (1,23).
En revanche, ils présentaient un score AUDIT-C plus faible (0,91), et étaient moins susceptibles :
- de rapporter une consommation de cannabis, qu’elle soit occasionnelle ou régulière (0,67 et 0,62) ;
- d’avoir un partenaire principal (0,74) ;
- d’utiliser systématiquement le préservatif (0,76) ;
- et de rapporter une utilisation sous-optimale ou nulle de la PrEP (0,70 et 0,65, respectivement).
Conclusion
En conclusion, des différences ont été observées entre les populations UD et CX. Ces derniers étaient plus susceptibles :
(i) d’adopter des pratiques sexuelles à risque,
(ii) de présenter des symptômes dépressifs,
(iii) d’avoir une observance optimale à la PrEP.
Selon les auteurs, il est essentiel de proposer des services adaptés de santé mentale aux personnes pratiquant le chemsex, ainsi que de mettre en place des services de santé sexuelle et de réduction des risques spécifiquement adaptés aux HARSAH consommateurs de drogues mais ne pratiquant pas le chemsex.
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