Les résultats d’une étude publiée dans la revue Clinical Infectious Diseases (Han, W. M., & al., 2025) indiquent que les personnes vivant avec le VIH (PVVIH) qui maintiennent ou retrouvent un taux adéquat de lymphocytes T CD4 sous thérapie antirétrovirale (TAR) présentent un risque moindre de développer un cancer. En revanche, celles qui ne bénéficient pas d’une bonne reconstitution immunitaire présentent un risque accru de cancer, ce qui souligne l’importance d’un traitement antirétroviral initié de façon précoce.
Le cancer représente une préoccupation croissante à mesure que la population vivant avec le VIH vieillit. Mais désormais, du fait de l’efficacité de la TAR, le cancer et les maladies cardiovasculaires figurent parmi les principales causes de mortalité chez les PVVIH, au même titre que dans la population générale. Cependant, les personnes séropositives présentent davantage de facteurs de risque de cancer — notamment des taux de tabagisme plus élevés et une prévalence accrue de coinfections telles que le papillomavirus humain ou VPH (qui est responsable du cancer de l’anus, cancer cervical et cancer oropharyngé) ou les hépatites B et C (impliquées dans le cancer du foie) —, mais le rôle propre du VIH dans la cancérogenèse reste encore mal compris. Par ailleurs, les PVVIH présentent un risque accru de développer un cancer de l’anus, même en présence d’un taux de CD4 adéquat. De plus, plusieurs études ont rapporté des taux plus élevés de cancers du poumon et du foie chez les personnes séropositives ; à l’inverse, certaines études ont observé une incidence plus faible du cancer de la prostate.
L’équipe responsable de la présente étude a de fait examiné l’impact de la suppression virale (SV) à long terme et de la reconstitution des cellules CD4 sur l’incidence du cancer chez les PVVIH. Pour ce faire, ont été recrutés des individus (d’Europe et d’Australie) issus des multicohortes D:A:D (Data Collection on Adverse Events of Anti-HIV Drugs qui regroupent 11 cohortes – 1999-2016) et RESPOND (regroupant 17 cohortes – 2017-actuel), lesquelles comprennent respectivement 49 000 et 35 000 adultes. Les données provenant des individus issus de ces deux multicohortes ont été rassemblées, lesquels ont maintenu une SV sous TAR pendant au moins deux ans, entre décembre 1999 et décembre 2022.
Méthodes
Plus précisément, les auteurs de cette étude ont inclus tous les participants âgés de ≥ 18 ans, ayant :
- avant tout, un taux de CD4 et une charge virale (CV) disponibles entre 1 an avant et jusqu’à 12 semaines après l’inclusion ;
- deux années de suivi depuis l’entrée dans la cohorte ;
- une CV inf. à 200 copies/mL constante durant au moins deux ans (à savoir deux ans de suppression virale continue – avec au moins deux mesures de CV) ;
- au moins une mesure de CD4 disponible, en plus de la mesure initiale ;
- au moins une mesure de CD4 au cours de l’année précédant le diagnostic de l’événement cancéreux ;
- une moyenne d’une mesure de CD4 tous les deux ans de suivi jusqu’à l’événement cancéreux/la dernière visite.
Le principal facteur d’exposition était le taux de CD4 mis à jour au cours du temps – time-updated CD4 (catégorisé selon les valeurs <350, 350–499, 500–749 et ≥750 cellules/µL). Le suivi a été divisé en intervalles de six mois afin de mettre à jour les taux de CD4 tout au long de l’étude. Le suivi s’étendait depuis l’entrée dans l’étude jusqu’à la première des dates suivantes : survenue d’un événement cancéreux, échec virologique (charge virale >200 copies/mL), interruption du traitement antirétroviral (TAR) pendant plus de 2 mois, ou dernière date de suivi de la cohorte.
Résultats de l’étude : lien entre taux CD4 élevé et diminution du risque de cancer
Ont été inclus dans cette étude, un total de 48 343 participants ayant atteint plus de deux ans de SV dans les analyses, issus de 8 cohortes de D:A:D et de 15 cohortes de RESPOND. Parmi eux, 22 508 (46,6 %) provenaient uniquement de D:A:D, 17 779 (36,8 %) uniquement de RESPOND, et 8 056 (16,7 %) étaient inclus dans les deux cohortes. Environ trois quarts des participants étaient des hommes, âgés de 43 ans en moyenne et la durée moyenne depuis le diagnostic du VIH était de sept ans. Le taux de CD4 actuel médian était relativement élevé (540 cellules/mm³), mais le nadir (le taux le plus bas jamais atteint) était de 245 cellules/mm³, traduisant une immunodépression antérieure importante.
Au cours de plus de 300 000 personnes-années (PA) de suivi, 1933 participants (3,9 %) ont reçu un diagnostic de cancer après au moins deux années de SV. Cela comprenait :
- 258 cancers définissant le sida (CDS – avec une incidence de 0,5 %),
- et 1675 cancers non-définissant le sida (CNDS – avec une incidence de 3,5 %).
De plus :
- 645 cancers (environ un tiers) étaient liés à une infection,
- et 1288 cancers étaient considérés comme non liés à une infection.
Les types de cancers les plus fréquemment observés étaient : le cancer du poumon, le cancer de l’anus, le cancer de la prostate, le lymphome non hodgkinien et le cancer du sein.
Selon les résultats, un taux de CD4 actualisé (donnée la plus récente) plus élevé était significativement associée à une réduction du risque global de cancer, de même qu’un gain important en cellules CD4 après l’initiation de la TAR. Les personnes ayant un taux de CD4 supérieur ou égal à 750 présentaient l’incidence de cancer la plus faible (aIRR = 0,26), mais celles ayant entre 500 et 749 (aIRR = 0,30) ou entre 350 et 499 cellules CD4 (aIRR = 0,45) avaient également un risque plus faible comparé aux personnes dont le taux était inférieur à 350. Cette tendance était observée tant pour les CDS que pour les CDNS — bien que l’association soit plus faible pour ces derniers, ainsi que pour les cancers liés au tabagisme ou à l’obésité, et pour l’ensemble des types de cancers spécifiques à l’exception du cancer de la prostate. Le lien entre un taux de CD4 élevé et un risque réduit de cancer se retrouvait chez les hommes comme chez les femmes, ainsi que chez les personnes de moins de 50 ans et celles de 50 ans ou plus.
La réduction du risque était plus marquée pour les cancers liés à une infection que pour ceux non liés à une infection. Les personnes ayant un taux de CD4 ≥ 750 présentaient un risque de développer un cancer lié à une infection réduit de près de 90 %, et un risque réduit d’environ 60 % pour les cancers non liés à une infection, comparativement aux individus dont le taux était inférieur à 350. L’association entre un taux de CD4 récent plus élevé et une incidence plus faible du cancer se maintenait quel que soit le nadir (taux le plus bas jamais atteint). En revanche, le nadir de CD4 avant traitement n’était associé à une réduction du risque que pour les CDS et certains cancers liés à une infection, mais pas pour l’ensemble des cancers.
Conclusion
En utilisant les données combinées de deux grandes cohortes multinationales de PVVIH, les auteurs ont constaté qu’une récupération immunitaire insuffisante, malgré une SV durable, était associée à une incidence accrue des cancers dans l’ensemble, de certains cancers fréquents pris individuellement, ainsi que des groupes de cancers suivants : les CDS, les CNDS, les cancers liés aux infections, non liés aux infections, liés au tabagisme et liés à l’obésité. Ces résultats renforcent les données qui indiquent que l’initiation rapide de la TAR, avant la détérioration de la fonction immunitaire, et le maintien d’une prise thérapeutique régulière sont associés à de meilleurs résultats cliniques.
Consultez l’article d’origine.
Autre article sur le même thème : « Association between HIV and cancer risk » (voir Oh, T. K., & al., AIDS, 2025).
XLG
